Témoignages

Un nouveau regard sur la filière café

Chaque jour, près de 2,5 milliards de tasses de café sont bues dans le monde. Cette boisson occupe une place si importante au sein de notre société qu’elle reflète des instants de partage, de rencontre et de convivialité… Mais qui s’est déjà demandé ce qui se cachait derrière sa tasse de café ? Comment expliquer qu’un tel fossé se creuse entre les producteur-rice-s et les consommateur-rice-s de l’or noir tant apprécié ? Parti-e-s de ce constat démené de sens, Rens, Clara et Lisa, tous 3 étudiant-e-s en agronomie à l’ENSAT Toulouse, ont décidé de passer à l’action et d’avoir un réel impact sur une habitude trop souvent considérée comme banale.

Productrice de café de Chanjon, Guatemala.

Leur projet, El Grano AgriSenseTour, a pour objectif de valoriser le travail des caféiculteur-rice-s d’Amérique du Sud et renouer le lien avec les consommateur-rice-s à travers le monde. Tout en ayant un impact pour les populations locales, l’équipe souhaite « amener une réflexion au consommateur dans le but de lui faire changer sa consommation de café vers du café durable. » C’est grâce au programme SenseTour soutenu par MakeSense, aux dons de différentes associations par des appels à projets, notamment Étudiants et développement, une campagne de crowdfunding réussie et un investissement personnel tant financier que temporel que l’aventure du trio a pu voir le jour. « On tenait vraiment à donner du sens à notre année de césure, à construire un projet de nos mains et avoir un impact sur un sujet qui nous anime, qui nous fait vivre. On s’est beaucoup interrogé-e sur notre rôle sur place, comment aider les producteur-rice-s et notre légitimité à le faire. Certes, la construction du projet nous a pris beaucoup de temps, mais c’est tellement bénéfique humainement ! »

Mélange de cerises de café.

Après avoir choisi leurs partenaires et sélectionné des acteur-rice-s locaux-les aux projets intéressants, il leur restait tout de même à cerner la complexité de la filière café. Étant tou-te-s les 3 en formation d’agronome, il-elles craignaient de représenter une aide aux yeux des producteur-rice-s, et de ne pas en avoir les capacités. « Toutes les familles baignent dans le café et ont des connaissances dans le domaine. Avec le temps, nous avons trouvé l’approche adaptée pour s’introduire aux producteur-rice-s, qui ne nous demandent pas de technique ou d’expertise. Ils-elles sont toujours très accueillant-e-s et nous montrent en permanence qu’ils-elles sont ravi-e-s qu’on soit là pour les valoriser. On a tout de même eu la chance de pouvoir travailler deux semaines dans une usine de transformation de café, où on a pu découvrir toutes les étapes, de la cueillette à la torréfaction. C’était une entrée en matière idéale pour mieux comprendre la filière.  »

Producteur de café de Flor del Pino, Honduras, épluchant un citron fraîchement cueilli de ses parcelles de café en agroforesterie.

Sur le terrain, Rens, Clara et Lisa rencontrent des acteur-rice-s locaux-les mettant en oeuvre des stratégies innovantes afin de faire face aux nombreux enjeux auxquels ils-elles sont confronté-e-s. Parmi ces enjeux, le réchauffement climatique n’est pas des moindres, et ses effets sont loin d’épargner les producteur-rice-s de café d’Amérique du Sud. Les événements climatiques se multiplient et leur intensité varie de plus belle, ce qui perturbe le cycle de vie très rythmé de la plante de café. Non seulement ces variantes de climat influencent beaucoup la production, mais les caféiculteur-rice-s doivent également faire face au développement conséquent de la rouille, champignon ravageur qui se propage dans les zones humides. « En 2012, l’ensemble de l’Amérique centrale a connu un gros épisode de rouille, conséquence directe du changement climatique. Il a fallu investir énormément pour rénover les capitales, et de nombreux-euses producteur-rice-s ont perdu l’ensemble de leurs parcelles. Le réchauffement climatique entraîne plus de variabilité dans les productions, en termes de qualité et de quantité. Malheureusement, le marché conventionnel a ses critères bien définis, tant pour la qualité que pour la quantité. »

Face à ces problématiques, l’équipe El Grano a pu découvrir certaines initiatives locales qui œuvrent malgré tout pour trouver des solutions d’adaptation. Au Guatemala et au Honduras notamment, des instituts publics sur le café existent mais leur aide reste peu efficiente, tant le nombre de producteur-rice-s est important, contrairement aux moyens mis à leur disposition. Certain-e-s producteur-rice-s font alors leur propre recherche sur le terrain, en sacrifiant directement une partie de leurs parcelles. Par ailleurs, les coopératives certifiées en commerce équitable peuvent, grâce à la prime de développement, faire appel à des ingénieur-e-s agronomes pour les aider. Dans certains cas, des acheteur-se-s et/ou des torréfacteur-rice-s doté-e-s d’une conscience environnementale financent même des projets auprès des coopératives.

Productrice de café livrant sa récolte de la journée aux « coyotes », acheteurs de rue du café.

Les 3 partenaires ont notamment réalisé une mission pour la Fondation Hanns R. Neumann Stiftung, membre de l’initiative Coffee&Climate, qui regroupe plusieurs acteur-rice-s de la filière café afin de la stabiliser face au changement climatique. Leur approche s’appuie sur les techniques développées localement et tend à partager les connaissances entre producteur-rice-s, afin de mettre en place un système d’adaptation. Il s’agit d’un investissement sur le long terme, qui nécessite forcément un temps de préparation et d’évaluation de la pertinence du projet en amont. De plus, l’environnement en Amérique centrale étant rythmé par différents microclimats, il est indispensable de prendre en compte ces différences pour pouvoir adapter les solutions trouvées.

« Les populations locales perçoivent les impacts mais n’émettent pas forcément la notion de réchauffement climatique. Ce n’est pas un sujet si abordé comme nous pouvons le faire en Europe, notamment à travers l’école ou les médias. Pourtant, ici l’environnement est naturellement plus diversifié et plus présent que le nôtre, et leur conscience environnementale s’en suit, de façon innocente. C’est toute une philosophie de vie qui se crée autour, et préserver la biodiversité est donc une évidence, tout comme l’agriculture organique qui est réalisée avec ou sans certification. Cependant, même si certain-e-s producteur-rice-s en sont très conscient-e-s, ce n’est pas leur priorité lorsqu’ils-elles parviennent à peine à vivre dignement de leur travail. Ils-elles ne devraient pas avoir à choisir entre obtenir un revenu décent et pouvoir donner une éducation à leurs enfants, ou bien se sacrifier et sacrifier leurs familles pour tester des  solutions d’adaptation au changement climatique. »

Producteur de café de la Esperanza, Guatemala.

En réalisant des interviews lors de leur seconde mission au Guatemala, l’équipe se remémore un témoignage poignant des producteur-rice-s rencontré-e-s dans le cadre de leur enquête pour Pur Projet. Certains sujets sont plus difficiles à aborder, et les interviews relatives aux coûts de production et aux revenus des producteur-rice-s, souvent très longues et débordant de chiffres, se démarquent parmi les plus fastidieuses. « Nous devions avoir ces informations pour mener à bien notre mission, et nous sommes content-e-s d’avoir fait cet effort, car nous en voyons l’impact aujourd’hui. Mais nous avons été très marqué-e-s d’entendre que de nombreux-euses producteur-rice-s vendaient à perte leur café, et qu’ils-elles voyaient en nous un moyen de le commercialiser et de trouver des acheteur-se-s. Tou-te-s ces producteur-rice-s ont beaucoup de mal à obtenir revenu décent… c’est ce qui nous pousse à vouloir changer les choses ! Et nous encourage à mener des enquêtes comme celle-ci, pour mesurer l’impact concret d’un programme comme Pur Project ou le commerce équitable. »

Après avoir parcouru le monde à la rencontre de différent-e-s acteur-rice-s, et acquis énormément de connaissances dans la filière café, chacun-e souhaite « réutiliser cette expérience pour continuer à créer des projets et aider les producteur-rice-s. » Les rencontres et découvertes du trio se refléteront notamment à travers des reportages, des expo’ photographique et auditive représentant les producteur-rice-s sous un nouveau regard, mettant en évidence leurs rêves et préoccupations personnelles. À leur retour en France, Rens, Clara et Lisa ont à cœur de voir un changement concret s’opérer, à commencer par leur campus. Accompagnée par FAIR[e] un monde équitable, la cafet’ de l’ENSAT est en voie de s’approvisionner en café équitable, ce qui « valoriserait d’autant plus le travail effectué lors de leur voyage, tout en sensibilisant directement les étudiant-e-s de leur école. » 

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Communauté de producteur-rice-s de Chanjon, Huehuetenango, Guatemala.